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QUAND ON
GARDAIT LES PISSENLITS
(Souvenirs du vieux
Bruyères)
Les personnes qui n'ont pas vécu à Bruyères ou dans sa région il y a une
soixantaine d’années ne vont pas manquer de se demander pourquoi
"on gardait les pissenlits”...
Le pissenlit est appelé plus communément dent-de-lion,
nom
que l'on retrouve dans le Latin Leontodon. Il appartient à la famille
des Composées, c'est-à-dire que son inflorescence est un capitule. Le fruit
forme une sorte de "chandelle", les graines étant pourvues à leur
extrêmité d'une ombrelle de soie blanche qui sert à la fois de moyen de
transport et de parachute lorsque le vent les éparpille.
Le pissenlit a toujours été apprécié tant comme salade d'hiver et de
printemps que pour ses propriétés dépuratives et diurétiques. Anciennement,
on se contentait de le récolter dans les prés et les champs où il pousse
naturellement mais. Etant devenu l'objet d'un commerce important aux Halles, il
a donné lieu à des cultures spéciales après amélioration et sélection qui ont
permis d'obtenir des sujets à feuille plus entière que le pissenlit sauvage
dont le limbe est finement découpé.
La culture et la récolte des graines sont l'objet de notre propos.
Cette culture était naguère pratiquée intensément à Bruyères. On semait les
graines-mères en plein champ, puis on repiquait les plants sur quatre lignes
tirées au cordeau, séparées par un sentier.
La propreté était entretenue par des binages à la main.
Vers le début du mois de mai de l'année suivante, au moment de la
floraison, tout le monde était sur pied de guerre car s’en suivait rapidement
la montée à graines. C'est alors qu'il fallait "garder les
pissenlits". Tout d'abord parce que les oiseaux, surtout les verdiers,
les chardonnerets et les moineaux francs, s'abattaient sur le champ pour se
régaler des graines dont ils étaient friands. Ensuite parce qu'il fallait
cueillir les fleurs avant qu'elles soient transformées en chandelles.
Pour chasser les oiseaux on avait imaginé différents systèmes en utilisant
les "moyens du bord". Avant la saison, plusieurs rangs de piquets
avaient été plantés. Leur sommet était muni d'un clou cavalier où passait un
fil de fer auquel étaient suspendues des boites de
conserve vides deux par deux (les berlingots). En tirant le fil de fer, les
boites s'entre-choquaient et produisaient un bruit censé faire fuir les
indésirables. Ce tintamarre était accompagné de cris de guerre: "au
voleur" - "cha-cha les mognots" ou autres injures.
Les bandes d’oiseaux revenaient dès que cessait le fracas. Alors on
renforçait les moyens de défense par des épouvantails, des moulins à vent, on
agitait des cliquettes, des crécelles, mais sans obtenir de résultats. Ces
obstinés revenaient toujours. Quel travail !
Si les finances du fermier le lui permettaient, il louait un gamin pour
aider. C'était le gardeur de pissenlits.
Au mois de mai il fait encore bien froid. Quelle que soit la température,
il fallait garder les pissenlits du lever du soleil jusqu'au coucher. On se
relayait pour cela. En cas de pluie, on se réfugiait dans la cabane
pissenlits, sorte de guérite de bois garnie de paille où une planche servait
de siège.
La
récolte était confiée aux femmes et serrée au fur et à mesure dans un
sac de toile muni de deux cordons noués à la taille du cueilleur. On
cueillait des deux mains, deux rangs à droite, deux rangs à gauche. Parfois
il fallait se presser, selon la température, le champs devenait tout blancs
en quelques minutes.
Les graines, une fois séchées à l'abri des courants d'air dans les
greniers, étaient battues au fléau et tarardées. Un drap de lit recevait les
précieuses semences à la sortie du tarare et les soies éliminées étaient
évacuées vers l'extérieur de la grange dans un léger courant
d'air savamment dosé. Puis elles étaient vendues aux maisons grainières pour
lesquelles elles étaient souvent cultivées sous contrat.
C'était l'une des graines les plus chères. On estime qu'il faut de 900 à
1700 graines pour faire...un gramme selon qu'elles ont été plus ou moins bien
nourries. Cette culture a disparu de la région. On trouve toujours des pissenlits
dans les champs au printemps. Ils
ils sont devenus une herbe indésirable, les chandelles s'envolent à
tout vent, germent facilement et viennent envahir les jardins et les
pelouses.
Pour ceux qui n'ont pas connu cette époque, garder les pissenlits présente
peut-être un certain charme : la campagne vert tendre au printemps, les
arbres fruitiers couverts de fleurs. Mais à l'époque il n'y avait ni fête ni
dimanche et bien souvent on était transi de
froid dans la gelée blanche du matin qui risquait de "griller" une
ou plusieurs cueilles, ou bien quand il fallait se presser de récolter après
un orage. On était alors mouillé jusqu'à la ceinture.
Et maintenant ?... Les maisons de graines continuent à vendre des semences
de pissenlits pour les maraîchers et les jardiniers amateurs, mais d'où
viennent-elles ? Certaines sont cultivées en Anjou, d'autres à l'étranger. On
ne trouve plus personne qui accepte de travailler le samedi et le dimanche,
surtout au mois de mai qui comporte beaucoup de jours fériés.
On a donc imaginé de pratiquer cette culture sur des parcelles plus
petites protégées des oiseaux par des filets. Alors il n'est plus besoin de
les chasser. Quant aux cueillettes, elles se font les jours de semaine. Après
tout, n'est-ce pas mieux ainsi ?
Monique Berhuy