2004
 
QUAND  ON COULAIT LA LESSIVE
(Souvenirs du vieux Bruyères) 
La buée (XVIIe )
 
Avant 1914, la lessive du blanc était une affaire qui durait deux ou trois jours. 
Selon l’importance de la  famille et la quantité de linge, 
on lavait deux fois par an ou tous les mois. 
   

    La première opération consistait au tri, au trempage et à  « l’essangeage », c’est à dire le prélavage, dans de l’eau chaude, en commençant par les petites pièces pour terminer par les plus grandes et les plus sales. Tout était inspecté. Les taches et les salissures les plus importantes étaient frottées entre les mains ou brossées avec du savon de Marseille pour éviter qu’elles soient échaudées et s’éliminent plus difficilement lors du coulage.  Dans les maisons où le lavage se faisait deux fois par an, le linge essangé était mis à sécher complètement, en attente de la grande lessive de printemps ou d’automne effectuée par un professionnel,  « le couleur ». 
    [...]
   
    ... 
    Le deuxième jour,  on procédait au lessivage à l’aide d’un cuvier et d’une chaudière. Le cuvier était posé sur un trépied pour en surélever le fond à hauteur du bord de la chaudière et assez près d’elle pour que, à l’aide d’une gouttière en bois ou en métal, « la goulotte », engagée dans un trou pratiqué à la base du cuvier, la lessive s’écoule vers la chaudière. A la bonde du cuvier, on plaçait une assiette ou un bol pour empêcher le linge de bloquer la sortie de l’eau. La chaudière était un récipient destiné au chauffage de l’eau que l’on posait sur un fourneau alimenté au bois. 

    Au fond du cuvier, était disposé un drap usagé sur lequel on versait une couche de cendres de bois,  « la charrée », que l’en enfermait hermétiquement dans un pli du drap. Le cuvier avait été chemisé de vieille toile pour protéger les pièces de linge que l’on empilait, les plus grandes au fond, les plus petites sur le dessus, et que l’on recouvrait d’une autre toile. Quand l’eau de la chaudière était bouillante, on la prélevait à l’aide d’une « puisette », et on la versait sur le linge, au travers duquel  elle passait lentement. Une fois revenue dans la chaudière, l’eau se réchauffait et, une fois en ébullition, se trouvait prête pour un nouveau coulage. 

    Les bras et les reins rompus de fatigue, dans la vapeur, dans la chaleur, la ménagère était affairée, peinant, suant, pendant les longues heures que durait « la buée ».  Ce n’était pas l’instant de venir la déranger ! 

    Lorsque l’eau du cuvier ressortait bouillante le moment était venu d’arrêter le coulage, on cessait de chauffer et de transvaser l’eau. On laissait égoutter le linge toute la nuit, après avoir recouvert le cuvier d’une vieille couverture de laine pour garder la chaleur. 

    On utilisait immédiatement l’eau de la chaudière pour faire tremper les bas et les chaussettes de couleur et pour nettoyer divers ustensiles. Dans les campagnes, cette eau, après son ultime utilisation, était portée sur le fumier de la basse-cour. Quant à la cendre qui était retirée après le lessivage, elle était répandue sur les composts.  Ainsi, tout était recyclé. 
    [...]

   
    ... 
    Le lendemain, de bonne heure, on procédait avec précaution au décuvage, en récupérant le linge dans l’ordre où il avait été placé.  Pour garder sa chaleur, on l’entassait dans des grands sacs.  Puis, il était transporté vers l’endroit où il allait être rincé à grande eau. Les pièces étaient sorties des sacs au fur et à mesure du rinçage. Une bonne lessive ne devait laisser d’autres taches que celles qui ne pouvaient être détruites, telles que les taches de rouille. 

    Une fois le linge bien lavé, savonné et rincé consciencieusement, on le tordait et on le plaçait en attente sur des tréteaux puis on l’étendait sur des cordes pour le faire sécher. Il ne fallait pas qu’il sèche entièrement la première fois qu’il était étendu. Il convenait mieux de l’enlever des cordes à moitié sec et de  « le tabler » afin qu’il se déride et prenne un bon pli pour être repassé ou « contre-plié ». 
    [...]

   
    Laveuse (1910)... Après la guerre de 1914, le coulage fut simplifié. On se servit de la lessiveuse en fer galvanisé munie d’un champignon central ajusté à un double fond, et d’un couvercle.  Le linge essangé était disposé de la même façon que dans le cuvier, on ajoutait de l’eau dans laquelle avaient été dissous des cristaux de soude, plus agressifs pour le linge que la cendre. On chauffait. L’eau bouillante montait par le tube du champignon et arrosait le linge automatiquement. Ensuite, on savonnait, on brossait en insistant sur les dernières taches récalcitrantes et on rinçait à trois grandes eaux. Si nécessaire, on trempait le linge quelques instants à l’eau javellisée pour faire partir les dernières taches et le désinfecter. Afin de lui donner une apparence plus blanche, on le passait « au bleu ». Il s’agissait d’une boule de la grosseur d’une noix enfermée dans « un nouet » de gaze que l’on agitait dans la dernière eau de rinçage. 

    Actuellement, le lave-linge moderne est devenu un outil indispensable dans nos maisons. Il se charge du chauffage, du pré-lavage, du lavage proprement dit, du rinçage et même…du séchage. Que de progrès en un siècle et que de simplification pour la mère de famille !   Les gros draps d’antan restent dans les armoires, alors que ceux d’aujourd’hui sont conçus pour ces appareils magiques qui lavent plus blanc que blanc… 

    Et pourtant…d’après les ouï dires, le linge coulé dans le cuvier, rincé dans la rivière et séché sur le pré était d’une blancheur éclatante.  Il sentait bon car chaque maîtresse de maison avait son secret pour l’assouplir et le parfumer.  Mais nous n’avons pas le moyen de faire la comparaison ! 

    Monique Berhuy
    (d’après des faits vécus et des propos recueillis d’anciennes Bruyèroises)